Chaque mois, EnPratique présentera sa chronique « Splendeurs et misères d’un changement de carrière », laquelle relate les aléas et défis vécus par Sandra L. Schulz, c.r., une avocate et médiatrice qui exerce en pratique privée de son bureau à domicile en Alberta.
Splendeurs et misères d’un changement de carrière : Partie IV – Vive l’autodiscipline!
Dresser un plan stratégique et réussir à concilier vie privée et travail en tant qu’avocate autonome
par Sandra L. Schulz, c.r.
« Par quoi commencer? » Je me posai cette question un bon matin, chez moi, comme si je découvrais mon environnement pour la première fois. Il y a quelques semaines, à la même heure, j’aurais été vissée à mon bureau, avec une tasse de café fumant, posée en équilibre précaire sur une pile de dossiers, en train de répondre à mon adjointe tout en entassant les dossiers dans ma mallette en vue de mes rendez-vous du jour. Le brouhaha régnant dans le bureau ne serait interrompu que par la sonnerie incessante du téléphone et l’agaçant petit « ping » annonçant l’arrivée d’un courriel. Ma comparution au tribunal débuterait dans une demi-heure, je serais donc en train de surveiller l’heure frénétiquement tout en mettant la dernière main à mes préparatifs.
Mais au lieu de cela, j’étais confortablement assise dans ma balancelle, en robe de chambre et en pantoufles, en train de lire le journal tout en sirotant mon café et en jetant un vague coup d’œil sur le jardin. Je humais l’air frais du matin en observant les écureuils se pourchasser allègrement sur les branches des sorbiers, et les rouge-gorge danser autour du bain d’oiseaux tout en lissant leurs plumes.
La page de mon agenda consacrée aux activités de la journée était étrangement vierge. Et pourtant, j’avais des millions de choses à faire, comme par exemple, élaborer un plan de marketing ou peut-être même m’atteler à la conception de ma propre page Web. Mais en fait, aucune de ces tâches n’était vraiment urgente, et tant d’autres choses plus excitantes m’appelaient! Je pouvais, par exemple, aller me promener avec les chiens, ou m’embarquer dans une de ces activités bénévoles si utiles, ou encore regarder un DVD, ou encore … Mais pourquoi donc ressentais-je un tel sentiment de culpabilité à cette simple perspective? N’était-ce pas justement la raison pour laquelle j’avais renoncé à la pratique privée?
Je débattis longuement de cette question. Après des années de travail intense, sans une seule minute libre dans mon emploi du temps, j’éprouvais une certaine difficulté à m’ajuster à cette nouvelle autonomie. Certes, je ne négligeais rien de ce qui concernait mes réunions ou rendez-vous professionnels, mais je réalisai soudain qu’être à son compte signifiait l’absence de cette structure pré-établie propre au cabinet traditionnel. Je n’avais pas, dans les alentours, le regard mécontent de mes associés pour me rappeler à l’ordre si j’arrivais en retard au travail; ni de précieuse adjointe pour me rappeler quels documents devaient être complétés d’urgence, ni personne enfin pour me demander des comptes au sujet des heures facturables ou de mes accomplissements en termes de marketing. Et pire encore, je n’avais ni plan ni idée au sujet de la direction à prendre pour atteindre mes objectifs. En fait, je ne m’étais même pas encore fixé d’objectifs dignes de ce nom!
Une petite voix au fond de ma tête m’avait cependant admonestée d’assurer mes arrières avant de faire le grand saut. Car je me retrouvais soudain hors de ces sentiers battus que sont les conditions connues de stagiaire, d’avocate salariée, d’associée, d’associée directrice, etc. En fait, j’étais toute seule pour me charger des médiations, des arbitrages et de toutes mes autres tâches sans connaître une seule personne qui aurait non seulement suivi ce chemin, mais y aurait en outre réussi. N’ayant aucun modèle en vue à suivre, ni de collègues à qui m’identifier, je me retrouvais en territoire aussi vierge qu’inconnu. Qu’avais-je vraiment essayé d’améliorer ou de changer dans ma vie en quittant la voie traditionnelle de la pratique privée? D’où allait me venir le prochain dossier à régler? Et quelle était ma définition de la réussite? Qu’est-ce qui me satisfaisait vraiment? Je me rendais compte que j’avais fait le grand saut avant même de savoir où j’allais atterrir.
D’instinct, je sus qu’il me fallait rectifier cette situation assez vite. Je me mis donc à cogiter sur la véritable origine du sentiment de culpabilité que me procurait le seul fait de ne pas travailler pendant une journée de la semaine. Je découvrais que j’avais besoin d’une perspective plus large sur ma vie. En fait, je devais cesser de réagir aux événements pour prendre plutôt les devants et créer moi-même les possibilités. Finalement, c’est d’un plan stratégique dont j’avais besoin.
Et pourtant, je baissais les bras rien qu’à l’expression « plan stratégique » … Je ne voulais surtout pas d’un projet qui exige tant d’efforts et de travail! Cependant, à bien y penser, ma mini-entreprise n’était-elle pas aussi importante que n’importe quel gros cabinet? Après tout, je n’étais pas non plus obligée de me lancer dans un plan ultra-complexe pour grosse machine, il me fallait juste mettre en parallèle mes objectifs commerciaux avec mes valeurs personnelles. Et puis, un peu de cogitation n’a jamais fait de mal à personne!
Je me mis donc au travail. Ma première étape consistait à examiner mon environnement, d’un point de vue personnel et professionnel. J’ai ainsi dressé une courte liste des aspects de ma vie méritant que j’y regarde de plus près, comme ma forme physique et ma santé; mes finances, ma carrière; mes amis, amies, et ma famille; mon enrichissement personnel; les buts et les aspirations de ma vie et mes activités bénévoles.
Je me suis ensuite posé des questions sur chacun de ces aspects :
1. Sur une échelle de 1 à 10, comment évaluerais-je mon taux de satisfaction?
2. Quelle importance accordais-je à cet aspect de ma vie?
3. Que faire pour que les valeurs intrinsèques à cet aspect concordent avec les valeurs propres aux autres aspects?
4. Comment cet aspect se rattache-t-il en importance aux autres aspects?
5. Où veux-je me retrouver d’ici cinq ans? Et dans dix ans?
6. Quelles sont mes forces et mes faiblesses?
7. Comment me servir de ces forces et de ces faiblesses pour parvenir au but que je me suis fixé?
8. À quelle aune vais-je mesurer ma réussite?
Je me suis rassise pour examiner mes réponses. En fait, je venais d’y consacrer plusieurs heures sans m’en rendre compte. Certaines questions avaient suscité des réponses élaborées tandis que d’autres n’avaient mérité que quelques lignes. Ma liste de 1 à 10 se démarquait par de grands écarts, indiquant ainsi les fluctuations de mon taux de satisfaction à l’égard des différents aspects de ma vie. Mes réponses m’ont donc ramenée à ce qui comptait vraiment pour moi. Et je possédais déjà bon nombre de ces aspects dans ma vie actuelle : ma famille et mes chiens, de bons amis; un travail intéressant, des activités bénévoles enrichissantes. En fait, je disposais déjà de tous les ingrédients de base pour réaliser mon propre bonheur. Tout ce qu’il me restait à faire, c’était de trouver la meilleure manière de les combiner pour que la sauce prenne.
Je savais, bien entendu, que je n’y parviendrai pas d’un seul coup. Je dressais donc une liste des étapes à suivre sans délai. Par exemple, je pouvais, non j’allais(!), faire coïncider mon horaire de travail avec celui de ma famille et de mes amis, amies, pour pouvoir passer plus de temps avec eux. Je réserverai aussi un certain nombre d’heures dans mon emploi du temps pour, par exemple, jardiner et emmener les chiens courir dans le parc. Je déciderais des activités bénévoles à venir en fonction de mes intérêts et du temps requis plutôt que d’accepter celles dont la sollicitation flattait davantage mon ego. Et aussi je m’inscrirais à ce fameux cours de Taï Chi dont je parle depuis des années.
Dans un sens, cela s’apparentait assez à des résolutions du nouvel an et, dans cette optique, seule la volonté de s’y tenir et l’autodiscipline pouvaient en garantir le succès! Cette analyse terminée, j’avais l’agréable sentiment du devoir accompli et croyez-le ou non, je me sentais en paix avec moi-même. Certes, il me restait une foule d’autres choses à planifier, mais j’étais sur la bonne voie d’une véritable harmonisation entre travail et vie privée. Dans les prochaines semaines, j’allais me concentrer sur certains des aspects liés au travail encore en suspens, comme par exemple, l’orientation que je voulais donner à ma carrière et la manière dont j’allais y parvenir. Mais entre-temps, je pouvais utiliser une heure de mon « capital-culpabilité » à regarder Star Trek : The Next Generation!
Les leçons acquises :
1. Ce n’est pas parce que votre entreprise n’engage que vous-même qu’une bonne planification est inutile. Dans la mesure du possible, faites un plan avant le grand saut!
2. Planifier ne veut pas dire casse-tête. Il vous suffit de reconnaître l’importance d’une judicieuse planification et d’y consacrer un peu de temps.
3. Commencez par dresser un inventaire de vos valeurs personnelles. Vous serez peut-être surpris de découvrir que vous avez déjà en mains les ingrédients susceptibles de faire votre bonheur et de favoriser votre réussite. Il suffira ensuite de savoir comment et dans quelles proportions combiner tous ces ingrédients.
4. Veillez à intégrer vos objectifs personnels et professionnels à votre plan et n’occultez pas l’importance de la conciliation travail/vie personnelle.
5. Rome ne s’est pas construite en un jour, idem pour un plan stratégique. Alors, allez-y petit à petit et dressez une liste réaliste et réalisable des aspects auxquels vous aurez la discipline de vous tenir.
Prochain épisode : Le réseautage (et je ne parle pas d’informatique!)
Droit d’auteur, Sandra L. Schulz, c.r.