Dîner du président de L’ABC

  • 13 fĂ©vrier 2019

Le poste de prĂ©sident rime avec un Ă©ventail d’avantages indirects. J’ai voyagĂ© partout au pays et Ă  l’Ă©tranger, j’ai rencontrĂ© des gens fascinants que je n’aurais jamais croisĂ©s autrement, et j’ai vu des endroits oĂą je n’aurais peut-ĂŞtre jamais mis les pieds autrement.

Selon moi, l’un des plus grands avantages indirects est la capacitĂ© de choisir le laurĂ©at ou la laurĂ©ate du Prix du prĂ©sident. Parfois, lorsqu’une personne nous a impressionnĂ©s grâce Ă  ses aptitudes ou Ă  ses prouesses, nous affirmons qu’elle mĂ©rite une mĂ©daille. En tant que prĂ©sident, je peux maintenant rĂ©ellement en donner une. En fait, il ne s’agit pas d’une mĂ©daille, mais plutĂ´t d’un prix. Le Prix du prĂ©sident vise Ă  reconnaĂ®tre la contribution remarquable d’un juriste canadien ou d’une juriste canadienne Ă  la profession juridique, Ă  l’ABC ou Ă  la vie publique du Canada.

La laurĂ©ate de cette annĂ©e a apportĂ© une contribution Ă  ces trois dimensions du prix, car elle a toujours cru qu’un prĂ©cĂ©dent « ne constitue pas un carcan qui condamne le droit Ă  l’inertie », elle a clarifiĂ© certaines dĂ©cisions des tribunaux en recherchant le consensus, elle a ardemment dĂ©fendu le respect de la primautĂ© du droit et a fait preuve d’humanitĂ© en rendant certaines des dĂ©cisions judiciaires les plus importantes de notre Ă©poque.

Les laurĂ©ats de ce prix ont apportĂ© des contributions importantes et diverses au droit.  Du premier laurĂ©at, l’honorable Emmett Hall au plus rĂ©cent, l’honorable sĂ©nateur Murray Sinclair, les hommes et femmes qui ont reçu le Prix du prĂ©sident ont façonnĂ© le Canada.

Tout au long de son histoire, l’ABC a dĂ©fendu deux principes essentiels : une magistrature et un barreau indĂ©pendants, et la promotion de l’accès Ă  la justice. Qui donc a incarnĂ© ces deux idĂ©aux avec plus de passion que la très honorable Beverley McLachlin? Selon moi, la rĂ©ponse est « personne ». VoilĂ  pourquoi je suis fier de remettre Ă  Mme McLachlin le Prix du prĂ©sident de l’ABC de 2019.

Il doit bien y avoir quelque chose dans l’eau de Pincher Creek, en Alberta. Ce village situĂ© Ă  200 kilomètres au sud de Calgary a produit pas moins de quatre juges de cours supĂ©rieures. La promenade « Beverley McLachlin Drive » a Ă©tĂ© nommĂ©e ainsi en l’honneur de l’une de ses citoyennes ayant connu le plus de succès.

Lorsqu’elle Ă©tait enfant, la très honorable Beverley McLachlin adorait les histoires, et c’est toujours le cas, comme le sauront ceux et celles d’entre vous qui ont lu son premier roman. Elle n’Ă©tait pas seulement une fervente lectrice, mais Ă©tait aussi une Ă©lève avide, notamment parce qu’elle savait d’instinct que l’Ă©ducation serait son billet de sortie de sa petite ville de l’Alberta.

Admise au barreau de l’Alberta en 1969, et deux ans plus tard Ă  celui de la Colombie-Britannique, elle a pratiquĂ© le droit pendant cinq ans avant de se joindre Ă  la facultĂ© de droit de l’UniversitĂ© de la Colombie-Britannique en 1974 Ă  titre de professeure. Sa carrière judiciaire a pris son envol en avril 1981, avec une nomination Ă  la magistrature de la cour de comtĂ© de Vancouver. Elle a empruntĂ© la voie rapide, car huit ans plus tard (au mois près), elle Ă©tait assermentĂ©e Ă  titre de juge de la Cour suprĂŞme du Canada. Puis, un peu moins de onze ans plus tard, en janvier de l’an 2000, elle est devenue la première femme juge en chef de l’histoire du pays. Au moment de son dĂ©part Ă  la retraite en 2017, Mme McLachlin Ă©tait la personne ayant occupĂ© ce poste le plus longtemps dans l’histoire du Canada.

Madame McLachlin a entamĂ© son mandat Ă  la Cour suprĂŞme Ă  peine quelques annĂ©es après le rapatriement de la Constitution et l’adoption de la Charte des droits et libertĂ©s; ainsi, elle a jouĂ© un rĂ´le important dans l’Ă©tablissement de la jurisprudence qui dĂ©coule de ces deux documents.

Depuis 1989, elle a aidĂ© Ă  façonner, Ă  maintes reprises, notre conception de la Constitution et de nos droits, surtout au cours des 18 annĂ©es qu’elle a siĂ©gĂ© en qualitĂ© de juge en chef du pays. Sa Cour a abordĂ© des questions qui ont aidĂ© Ă  nous dĂ©finir en tant que Canadiens et Canadiennes et Ă  dĂ©finir l’Ă©thos de tout un pays. L’affaire Bedford sur la prostitution, l’affaire Insite, dans laquelle la cour a dĂ©cidĂ© que le maintien de l’ouverture de la clinique d’injection de Vancouver Ă©tait une question de justice fondamentale, la rĂ©fĂ©rence au mariage entre personnes de mĂŞme sexe, et un Ă©ventail d’autres causes ont donnĂ© lieu Ă  des situations oĂą la cour a mis en application la rĂ©alitĂ© juridique d’une nouvelle gĂ©nĂ©ration, qui l’a imprĂ©gnĂ© de ses propres perspectives.

Dans les centaines de dĂ©cisions qu’elle a rendues, Mme McLachlin a dĂ©montrĂ© qu’elle Ă©tait Ă©quilibrĂ©e et qu’elle savait faire preuve d’humanitĂ©. Ce soir, je rapporte les mots qui m’ont le plus marquĂ© d’elle. Dans l’affaire Rodriguez, elle a Ă©crit : « La sĂ©curitĂ© de la personne comporte un Ă©lĂ©ment d’autonomie personnelle protĂ©geant la dignitĂ© et la vie privĂ©e des individus Ă  l’Ă©gard des dĂ©cisions concernant leur propre corps. Le pouvoir de dĂ©cider de façon autonome ce qui convient le mieux Ă  son propre corps est un attribut de la personne et de la dignitĂ© de l’ĂŞtre humain. » C’Ă©tait en 1993. Douze ans plus tard, un tribunal adoptait Ă  l’unanimitĂ© ce principe dans l’affaire Carter, ouvrant la voie, un an plus tard, Ă  l’aide mĂ©dicale Ă  mourir.

Dans sa toute dernière dĂ©cision dans l’arrĂŞt Trinity Western, Mme McLachlin a Ă©crit : « On ne peut, d’une part, admettre la profonde sincĂ©ritĂ© de la croyance exprimĂ©e Ă  l’Ă©gard d’une pratique religieuse et, d’autre part, mettre en doute cette sincĂ©ritĂ© en disant que la pratique en question est relativement insignifiante. » Elle a poursuivi en dĂ©clarant ce qui suit : « Le fait que TWU insiste pour maintenir son Covenant obligatoire reprĂ©sente une pratique discriminatoire; il impose aux membres de la communautĂ© LGBTQ certains fardeaux, et ce, uniquement en raison de leur orientation sexuelle. Des Ă©tudiants en droit qui sont mariĂ©s et hĂ©tĂ©rosexuels peuvent avoir des relations sexuelles, alors que des Ă©tudiants mariĂ©s issus de la communautĂ© LGBTQ ne sont pas autorisĂ©s Ă  en avoir. Le Covenant traite diffĂ©remment la communautĂ© LGBTQ, comme si les membres de celle-ci avaient moins droit au respect et Ă  la dignitĂ© que les hĂ©tĂ©rosexuels, et il renforce des stĂ©rĂ©otypes nĂ©gatifs Ă  leur endroit. »

Ces dĂ©clarations Ă©quilibrĂ©es sont la quintessence de la balance de la justice qui est reprĂ©sentĂ©e dans le Prix du prĂ©sident. Finalement, je remarque que le 20 juillet 2005, c’est la juge en chef McLachlin qui a donnĂ© la sanction royale Ă  la Loi sur le mariage civil, reconnaissant aux couples de mĂŞme sexe la capacitĂ© juridique de contracter un mariage civil tout en reflĂ©tant les valeurs de tolĂ©rance, de respect et d’Ă©galitĂ©. En tant que père de famille, je vous remercie de ce cadeau que vous avez fait Ă  mes filles de mĂŞme qu’aux gĂ©nĂ©rations canadiennes prĂ©sentes et futures. Après tout, l’amour c’est l’amour.

Durant son mandat au haut tribunal, Mme McLachlin a Ă©tĂ© membre et amie de l’ABC. Elle Ă©tait une invitĂ©e et une confĂ©rencière populaires de la ConfĂ©rence juridique annuelle de l’ABC. Tous les ans, le mĂŞme journaliste lui posait la mĂŞme question : « Quand allez-vous prendre votre retraite? ». Mme McLachlin lui souriait poliment et mentionnait qu’elle Ă©tait toujours en bonne santĂ©. L’Ă©tendue de ses connaissances, son argumentation incisive et ses prĂ©sentations animĂ©es ont Ă©galement fait d’elle une confĂ©rencière très convoitĂ©e Ă  l’occasion d’autres confĂ©rences de l’ABC. Les leçons de rhĂ©torique apprises dans sa jeunesse alors qu’elle Ă©tudiait et dĂ©battait les Saintes Écritures, et suivait des cours de philosophie Ă  l’universitĂ©, se manifestent avec Ă©vidence dans la cohĂ©rence de ses dĂ©cisions Ă©crites et de ses allocutions.

Mme McLachlin a Ă©tĂ© une pionnière Ă  bien des Ă©gards. Bien qu’elle ait accĂ©dĂ© Ă  la profession juridique Ă  une Ă©poque oĂą peu de femmes en faisaient partie, elle affirme n’avoir jamais vraiment Ă©tĂ© victime de discrimination fondĂ©e sur le sexe. Je suppose qu’il est juste de dĂ©clarer que cela ne l’a pas empĂŞchĂ©e d’avancer.

Mme McLachlin, en reconnaissance de ce que vous avez apportĂ© Ă  la profession, de la norme que vous avez Ă©tablie dans la pratique du droit et dans l’interprĂ©tation de nos actes constitutifs, et de vos contributions Ă  l’ABC, je suis ravi et honorĂ© de vous remettre le Prix du prĂ©sident de cette annĂ©e.